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Par Yann Bisiou, Université Paul Valéry - Montpellier III
Presentation given during a The 2004 Paris International Symposium on Drug Policy : Local Innovations and Global Challenges, held in Paris on 25-26 November 2004.

Droit et économie ont des influences croisées. Léconomie intervient sur la définition des règles de droit comme sur lorientation des politiques publiques. Pour ne citer quun exemple, la distinction cardinale entre le trafiquant et lusager est fondée sur lintention économique de lagent (agir pour ses besoins personnels ou par esprit de lucre) beaucoup plus que sur lacte commis (détention, importation, culture). Quant à linfluence de léconomie sur les politiques publiques elles-mêmes, il suffit de voir les lois qui se succèdent depuis trois ans pour faciliter le commerce des vins et spiritueux (assouplissement des règles de transfert des débits de boissons, renaissance du privilège des bouilleurs de cru) et le débat suscité par la réforme de la loi Évin sur la publicité en faveur du vin pour se convaincre que limportance économique dune drogue devient facilement lélément structurant des politiques publiques.
De façon symétrique, le droit a une influence sur léconomie de la drogue. À travers les règles quelle établit, les interdits quelle pose, la loi agit sur le commerce des drogues. Cet impact est dautant plus fort que les drogues licites et illicites font lobjet de marchés réglementés depuis trois siècles. À la fin du XVIIIe siècle, léconomiste de Montyon, préoccupé par les finances du royaume, propose de taxer les comportements immoraux par le biais de monopoles dÉtat. Il vise en particulier, le commerce des "substances vicieuses" que lon définira un peu plus tard comme des biens dont "la consommation nuisible ou au moins inutile ne procure aucun avantage à lorganisme et qui ne sont que des excitants pernicieux du système nerveux". Le contrôle des drogues y trouve une consécration, mais lobjectif poursuivi est purement fiscal. Il sagit de fournir des recettes à lÉtat, non de lutter contre labus de drogue.
Aujourdhui au contraire, la question qui se pose est de savoir si la réglementation peut favoriser la réduction de loffre et de la demande de drogues. On invoque souvent deux possibilités : le contrôle par linterdit, la prohibition, et le contrôle par les prix, la taxation. En réalité, on constate que ces deux techniques juridiques nont pas limpact attendu sur loffre et la demande de drogues et que dautres stratégies juridiques, comme la légalisation contrôlée, peuvent se révéler plus efficaces.
1. Le contrôle des consommations par linterdit
Un des points essentiels du débat juridico-économique sur la drogue consiste à sinterroger sur lefficacité de linterdit pour contrôler lusage de drogues. Certains affirment que la prohibition réduit laccès au produit et donc le nombre dusagers. Pour dautres au contraire, la prohibition serait inutile et légaliser la consommation de drogues naurait pas dimpact sur lampleur du phénomène. On peut affirmer aujourdhui que leffet dissuasif de la prohibition est une illusion.
La prohibition ne supprime ni le commerce ni lusage des stupéfiants. Depuis la loi du 31 décembre 1970 la prohibition stricte qui prévaut en France na pas empêché le développement de lusage de stupéfiants. On est passé dune centaine dinterpellations dans les années 1970 à 82.143 interpellations pour usage en 2003, un record selon le Ministre de lIntérieur.
La prohibition permet-elle au moins de limiter - sinon empêcher - la consommation de drogues ? La réponse est encore négative. Au niveau européen, la consommation occasionnelle de cannabis varie selon les pays de 5 à 20% sans que ces taux reflètent la sévérité des politiques publiques. Même si les comparaisons doivent être faites avec dinfinies précautions compte tenu des différences méthodologiques, on constate une absence totale de causalité entre les politiques suivies et la prévalence de lusage.
Ainsi, parmi les États qui suivent une politique prohibitionniste, la Suède ou la Grèce affichent un taux de prévalence des consommations occasionnelles de cannabis de 8,1 ou 8,8% tandis que la France affiche une prévalence de 17,3 % et lIrlande de 17,7%. Dans le même temps, parmi les pays qui privilégient une tolérance à légard de lusage de drogues, la prévalence de lusage occasionnel de cannabis est de 6,2% seulement au Portugal, 9,4% en Italie ou 11,3% en Hollande, lAngleterre, dont la politique ne peut être rattachée à tel ou tel grand système, affichant 19,2% dusagers occasionnels de cannabis, un record dans lUnion européenne.
Est-ce à dire que la prohibition serait sans influence sur la consommation de drogues ? Là encore il faut répondre par la négative. La prohibition a dabord des effets pervers dont le plus évident est la promotion du trafic et de la contrebande et latteinte aux libertés individuelles. La prohibition fait également naître de nouveaux marchés, licites, liés à la lutte contre le trafic et à la sécurité publique. Il nest quà voir lintense lobbying autour de la promotion du dépistage depuis trois ans, limbrication des intérêts entre les "scientifiques" également prescripteurs et professionnels du dépistage et les laboratoires qui commercialisent les tests pour comprendre quen supprimant un marché, celui de la drogue, la prohibition en crée un autre, celui de la lutte contre la drogue.
Au Etats-Unis, le marché du dépistage des stupéfiants est estimé à 600 millions de dollars. En France, la simple application des textes actuels sur le dépistage des stupéfiants au volant crée un marché de 17 millions deuros. La prohibition nest donc pas neutre économiquement et socialement, même si elle ne limite pas lusage de drogues.
2. Les causes de léchec
Léchec de la prohibition peut sexpliquer facilement par son caractère "virtuel". La prohibition est une posture morale, une règle juridique qui ne correspond pas à une réalité économique. Linterdit ne fait pas disparaître loffre et le produit, il transfère simplement vers léconomie informelle la commercialisation des drogues. En Europe, lusage de cannabis ne diminue pas dans les pays prohibitionnistes parce que la drogue y est tout aussi abondante que dans les pays plus tolérants.
Lorsque la prohibition devient effective économiquement, elle a une incidence sur les consommations jusquà les faire disparaître. On dispose de plusieurs exemples historiques de ces prohibitions réussies. Le meilleur est probablement celui de la prohibition de lopium dans la colonie des Établissements français de lOcéanie en 1924. La France exploite à Tahiti, comme en Indochine et en Inde, un monopole de lopium dont la gestion est assurée par les Douanes. En 1918, sur la pression des milieux protestants représentés par le pasteur Viénot, ce monopole est abandonné au profit dune prohibition qui limite aux seuls usages médicaux la distribution de lopium. À partir de 1924 la contrebande est endiguée et la prohibition devient une réalité. On ne trouve plus aucun indicateur (saisies, décès) qui permette de penser quune consommation même clandestine dopium subsiste ; la prohibition a probablement réussi. Mais lOcéanie est un territoire insulaire où il était facile, à lépoque, de contrôler les échanges et le monopole ne concernait que quelques centaines de travailleurs chinois. Aujourdhui et sur un territoire plus vaste, penser que lon peut contrôler la contrebande et le trafic en renforçant encore la répression est une illusion.
Léchec de la prohibition sexplique également par son caractère général. En interdisant près de 200 produits, la loi relative aux stupéfiants noffre aucune alternative aux usagers. Au contraire, lorsque la prohibition ne concerne que certains produits elle permet dorienter massivement les consommations vers les drogues qui restent licites. Les prohibitions globales comme celle de lalcool aux Etats-Unis avec le Volstead Act ou celle des stupéfiants en France avec le Code de la santé publique échouent. Les prohibitions mieux ciblées qui laissent ouvert laccès à un produit de substitution obtiennent de meilleurs résultats. En clair, une prohibition associée à la légalisation dun produit de substitution peut être efficace. Par le passé, ce fut le cas avec la prohibition de labsinthe et des liqueurs assimilées en 1915. Cette prohibition saccompagne de la création dun produit de substitution en 1938 : le pastis. Lamendement "Pernod" comme on lappela à lépoque, permit de réorienter les consommations vers lanisette moins toxique que "la verte".
Au Maroc également, cette stratégie de substitution dune drogue par une autre a fonctionné avec le tabac et le cannabis. La Banque de Paris et des Pays-Bas y exploite un monopole des kifs (cannabis) et tabacs à partir de 1914 : la Régie Cointéressée des Tabacs au Maroc. Cet établissement financier na à vrai dire aucune idée de la nature exacte du Kif, dabord décrit comme "un tabac à fumer employé par lindigène [qui] se compose dun tabac très commun à grosses côtes se cultivant dans le Rif et les parties montagneuses du Maroc exclusivement. Il est mélangé avec lombelle dun lin spécial cultivé dans les mêmes régions". Il faudra quelque temps pour que les financiers découvrent que le kif "serait en fait du cannabis". En 1915, le kif représente 1/3 des recettes du monopole. En 1952, lorsque la régie renonce à le commercialiser à la demande de lONU, le cannabis ne représente plus que 1% du chiffre daffaire de la société. Certes la contrebande est active, mais elle la toujours été et ne peut expliquer cette chute des consommations. Cest le transfert des consommations vers le tabac qui explique beaucoup plus certainement, la diminution de lusage de kif. Le tabac peu consommé au début du XXème siècle au Maroc a gagné de nombreux usagers au détriment du cannabis.
Ces stratégies de substitution ont toutefois des limites. La substitution ne fonctionne quà lintérieur dune même "famille" de toxiques. Si lalternative licite offerte aux consommateurs est trop éloignée de leurs besoins, ils se retournent vers le trafic et la contrebande et, en général, vers des produits plus toxiques. Cest ce qui sest passé en Tunisie dans les années trente, lorsque le cannabis local (takrouri) et le haschich (Chira) ont été interdits. Les consommateurs se sont alors retournés vers le trafic qui a privilégié les stupéfiants manufacturés, héroïne et cocaïne, aggravant dautant la situation sanitaire. Une prohibition réussie semble donc devoir répondre à deux conditions :
- un interdit ciblé par "familles de produits"
- un produit de substitution pour chaque "famille" de produits interdits.
3. La légalisation contrôlée
Doit-on en conclure avec Milton Friedman, le chantre du libéralisme, quil faut réduire "le rôle de lEtat pour le bien-être de tous" et confier au marché le soin de réguler le commerce de certaines drogues ? Cest un peu la doctrine des Pays-Bas qui interdisent le commerce des substances les plus nocives et tolèrent celui du cannabis. Cette solution ne convainc pas. Chaque fois que lon confie à des entrepreneurs privés le soin de vendre des drogues, on est confronté à des logiques de promotion des drogues et dincitation à lusage. Ainsi aux Pays-Bas, malgré un encadrement strict des possibilités de commercialisation du cannabis, on a vu apparaître les techniques de marketing classiques pour fidéliser la clientèle et augmenter la consommation de cannabis : cartes de fidélité assorties de "cadeaux", livraison à domicile sur simple appel téléphonique (la Ligne Bleue à Rotterdam, le "zap pizza" du cannabis), etc...
En France, la réaction récente des débitants de tabac contre la politique de réduction des consommations par le prix montre également que le commerce privé des drogues rend illusoire un contrôle des consommations. La problématique sanitaire se heurte à la recherche légitime dun profit par les exploitants.
La solution se trouve peut-être entre ces deux extrêmes, dans lidée de légalisation contrôlée, cest-à-dire dun commerce licite des drogues par lÉtat, conçu comme une réponse sanitaire et sociale à la demande de drogue. La légalisation contrôlée cest dabord une prohibition, celles du libre commerce sur les drogues au profit dun monopole de production et de commercialisation détenu par lÉtat. LÉtat se réserve la vente de certaines drogues dont lusage crée un problème social. Cette exclusivité nest pas nécessairement totale et on peut concevoir quelle laisse subsister une production domestique des drogues autorisées pour les besoins de la consommation personnelle des usagers.
La légalisation contrôlée cest également la prohibition de certaines drogues au profit de certaines autres. Deux critères permettent de définir le domaine de cette légalisation, limportance sociale des consommations et la nocivité des produits. Pour atteindre ces objectifs, la légalisation contrôlée doit porter sur tous les produits qui font lobjet dune consommation importante. Inutile de légaliser lusage marginal du PCP ou du Khat. En revanche, le cannabis ou la cocaïne pourraient faire lobjet dune légalisation contrôlée, la distribution étant adaptée en fonction de la dangerosité du produit. Ensuite, à lintérieur dune même "famille" de produits, la légalisation doit porter sur les substances les moins toxiques. Ainsi durant la période coloniale, le cannabis a souvent fait lobjet dun commerce licite tandis que le haschich était prohibé et son trafic sévèrement sanctionné. Aujourdhui, la réduction des risques et le développement de produits de substitution à lhéroïne constitue un autre exemple de la façon dont une légalisation contrôlée oriente les consommations vers les substances les moins nocives, tant dun point de vue sanitaire que dun point de vue social.
Reste que lévocation dune légalisation même partielle du commerce et de lusage des drogues fait naître un autre débat autour de linfluence du prix sur les consommations.
4. Le contrôle des consommations par le prix
On affirme souvent quune diminution des prix décourage la contrebande et favorise les consommations tandis quune augmentation des prix relance la fraude et dissuade les consommateurs. La légalisation contrôlée se heurterait donc à une alternative impossible : limiter le trafic ou limiter lusage.
Les économistes qui mentourent seront mieux à même que moi denvisager cette influence des prix sur la consommation. Je me contenterai de proposer quelques éléments au débat. Limpact dune diminution des prix sur le trafic semble assez évident. La technique était déjà utilisée en Indochine pour faire échec à la contrebande dopium avec linstauration de "prix de zones". Les Douanes vendaient lopium moins cher dans les zones de fort trafic ou dans les zones de production. La technique savérait efficace, mais elle était incompatible avec lobjectif fiscal du monopole douanier car elle diminuait fortement les recettes que lÉtat pouvait tirer de cette exploitation.
Il est tout aussi évident que laugmentation des prix renforce la contrebande. La situation actuelle du marché du tabac le démontre. Dès que les prix atteignent un certain niveau la contrebande réapparaît. Dans ces conditions il paraît peu réaliste dinstaurer une politique des prix en deux temps pour dissuader le trafic puis la consommation par des prix dabord faibles puis élevés. La contrebande réapparaîtra immédiatement.
La légalisation doit donc proposer la drogue à un prix relativement faible et on peut craindre une augmentation des consommations. Toutefois leffet comportemental du prix semble assez limité, tant à la hausse quà la baisse. Certains auteurs estiment que la politique tarifaire na pas le même impact sur les consommateurs et sur ceux qui ne consomment pas encore mais sont susceptibles de le faire.
Les usagers seraient peu sensibles aux variations des prix tandis que les non-consommateurs pourraient voir dans des prix peu élevés une incitation à expérimenter les drogues. On peut alors concevoir une politique de prix différenciée qui "taxerait fortement les premières unités consommées de drogue et à partir dun certain niveau de consommation de cesser de les taxer". Une sorte de "prix de gros ou de demi-gros" pour les consommateurs. Mais il nest pas certain quun tel système soit couronné de succès.
Plus simplement linfluence des prix sur la décision de consommer ou non des drogues est très relative. Certes, on souligne que la consommation de tabac a progressé fortement en France à partir des années quarante en même temps que les prix diminuaient. On notera cependant quil sagissait moins dune diminution des prix du tabac que dune augmentation globale du pouvoir dachat des Français qui explique la plus grande accessibilité de cette drogue. À linverse on constate que laugmentation des prix diminue peu la consommation. Selon une étude, certes ancienne, de lINSEE sur le tabac, pour quune baisse des consommations soit constatée, il est nécessaire de prévoir une augmentation forte et continue des prix. Une augmentation des prix de vente de 50% sur trois ans navait amené quune réduction de 1% par an de la consommation. Un doublement des prix sur la même période conduit à une diminution annuelle du volume des consommations de 3,7% . Un bien maigre résultat.
Il ne faut pas surestimer limpact du raisonnement économique sur la consommation de drogue. Lusage de tel ou tel toxique est dabord une question sociale. Le discours public sur la drogue a au moins autant dimportance que la politique tarifaire et lon peut attendre beaucoup plus de la prévention et de linformation des usagers que du contrôle économique des drogues. On doit aussi garder à lesprit que les politiques publiques de la drogue nont pas pour unique objectif la réduction de loffre et de la demande. Elles cherchent également à répondre à une demande dordre public, de sécurité publique. La "réduction des nuisances" constitue dailleurs le principal dénominateur commun des politiques publiques aujourdhui, loin de toute rationalité économique ou sanitaire.
Yann Bisiou
40- peripherique dit non a la drogue, s'il disait oui la colombie aurait de gros problêmes d'infrastructure.