Si une bonne part de l'humanité cherche son bonheur - jusqu'a l'espoir de la plenitude sereine - à travers un comportement moral, une autre part certainement plus importante encore cherche à fuir la souffrance - physique mais surtout psychique - grace à l'humour, à son regard distancié et ironique. S'agit-il, en ce cas, reelement de cynisme; ou bien le rire peut-il se detacher, pour certain, d'un nihilisme cynique ?

De quoi ne pourrait-on rire ? L'experience seule est-elle capable de voiler entierement le comique qui semble pourtant pouvoir emerger de n'importe quelle situation - de toute souffrance et de tout drame ? Ce n'est pas le cas pour tout individu, et comme je l'ai dis, beaucoup rient de leurs destins et de leurs misères - soit dès que celles-ci sont passées, soi, pour les plus detachés, des le moment ou elles parraissent. Pourtant, le moraliste sait que rire de la misère éloigne de la compassion, et que cela peut s'apparenter à une fuite resignée qui consiste à desesperer gaiement. Le rire semble decidement immorale - au mieux, ou peut être au pire, amoral.

1-
Néanmoins, le rire est source de prise de conscience qui peuvent améliorer l'individu. Le rire possède cette etrange dualité: il faudrait rire de soi avant tout, cela comme moyen peu douloureux pour comprendre nos defauts, notre fatuité ou l'aspect derisoire de nos certitudes; et pourtant le rire des autres, lorsque l'on porte au ridicule ou au moins au risible, à bien plus de chance de nous renfermer sur nous meme plutot qu'a faciliter la prise de conscience de soi, du comique que notre identité renferme et que nos comportements créent. Pourtant le rire d'autrui devrait et peut servir de revélateur, et nous amener à rire de nous meme; encore que certain rires blessent plus que d'autres. Le rire anonyme de la foule doit être horriblement dur a accepter et servir bien moins à l'introspection qu'a la colère ou l'humiliation; celui d'un ami est celui de quelqu'un qui, quoiqu'il rit de nous, nous apprecie.
Mais si le rire porte en lui, intrasecquement, l'acte de jugement, alors meme ses pretendus vertues ne peuvent être considérées comme fondées sur la moralité. Car le jugement que semble porter le rire est cruelement orgeuilleux; et celui qui rit s'amuse et se ravit surement de sa superiorité ponctuelle, avec une prompt arrogance.

Et pourtant, il y a une chose qui différencie le rieur - qui risque d'apparaitre pédant - du triste guerrier du bon - qui peut parraitre chercher la souffrance et la misère: c'est la considération du serieux. Celui qui peut rire de tout, c'est celui pour qui rien n'est vraiment serieux; celui qui se refuse d'approcher toute considération comique sur un sujet est celui qui estime ce sujet réelement serieux.

2-
-La question devient: Existe il des choses serieuses - à tel point qu'on ne doit aucunement rire à son sujet ?

Lorsque l'on parvient a s'amuser de quelque chose pourtant tragique - un quelconque tsunamis, un genocide ou plus simplement le magistral drame la de la politique - c'est que l'on affirme quelque part que ceci, qui se pretend être une chose serieuse, ne l'est finalement pas entierement, puisque l'on peut dire toute sorte de plaisenteries à son sujet plutot que de reciter de tristes quantiques.
C'est ici que rire me semble malgrés tout possèder quelque qualités citoyennes et republicaines. Le rire est souvent critique - nous avons deja dit qu'il était certainement jugement - et lorsqu'il porte sur nos gouvernements il dénonce le tragi-comique des evenements et des decisions politiques. Se moquer des excées et des dérapages ostentatoires de ceux qui sont hautement responsables de la situation sociale et donc en partie de nos propres situations, c'est controler et certainement limiter dans une certaine mesure l'extravagante debauche de nos puissants. C'est, grace aux medias, la possibilité pour la population de comprendre par l'humour l'aspect revoltant de ce qui est critiqué. Mais si cette critique, toujours severe, qu'inflige l'humour aux tres serieuses delibérations politiques, devoile l'ampleur catastrophique de l'illusion democratique et republicaine, ce rire n'ettouffe t il pas pourtant la contestation et la rebellion. L'aspect comique de l'information revoltante peut il favoriser le changement suite a la prise de conscience, ou n'engendre t il qu'une certaine forme de cynisme resolu "à la tres satisfaisante contemplation philosophique (ici humoristique) plutot qu'au changement" ? Comprendre l'illusion, est-ce toujours devenir desillusionné, ou cela peut il permettre une praxis de la contestation ?

3-
Il est assez evident que le rire a des aspects si nombreux qu'il est impossible a ma seul raison d'en tirer quelque chose de clair. Il adresse de multiples facons des messages aussi nombreux a tout autant d'individus - de qui rit on, en effet, lorsque l'on rit de la société ? d'un pays, des vieux ou d'un idiot ? Car l'on participe a ce qu'est la société, c'est une chance que de devenir vieu et l'idiot n'est il pas celui qui rit - ignorant jusqu'a sa presomptueuse fatuité. Si le rire est critique, il est aussi le temoignage de notre sentiment de superiorité, rarement justifié. Néanmoins, celui qui rit de lui meme peut il s'interdire de rire des autres ? N'est ce pas la l'unique moyen de ne pas se deconsidérer face a ses proches que de s'amuser de leurs idioties si d'autre part l'on se moque des siennes ?
Le rire est evidement - et tous pouvons le pressentir - d'une ambiguité qui rarement se rencontre aussi pure. Sait on jamais de quoi rit celui qui gemit, que signifie ces bruits saccadés ? Le sait il lui meme ? Savons nous de quoi nous rions lorsque nous rions ? Nous pouvons aisément, dans la plupart des cas tout du moins, savoir quel propos ou quelle situation nous a amusé - et pourtant j'aurais bien du mal a definir ou est et en quoi consiste le comique de ce qui m'amuse. Le rire est a proprement parler involontaire, et bien qu'il puisse d'une certaine maniere se maitriser, il surgit en nous comme quelque chose d'inconscient, et nous ne serions designer ni expliquer l'humour à celui qui n'y comprendrait rien. De plus, le rire est drolement contagieux, et il arrive a tous d'avoir rie sans raison, si ce n'est le rire follement communicatif d'un autre.


La condamnation morale du rire peut donc paraitre deraisonnable, en cela que l'on exige ce qui n'est pas entierement controlé par l'individu. D'ailleur, si le rieur juge par quelque sorte en s'amuant, le moraliste juge les rieurs par leurs consternations. Et qui serait pretendre savoir lequels de ces jugements - du consterné ou de l'amusé - est le plus injuste ou le plus immoral ?
publié dans : [ cogitations et philosophie ]
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