1.
_ L'existence pose problème. Et cela me semble un problème presque impossible à aborder. Il s'agit pourtant du problème le plus partagé, le plus essenciel et fondemental de tout existant conscient. Surement est-ce d'ailleur plutot la conscience qui pose véritablement problème. Quoi qu'il en soit, notre reflexion peut prendre pour problème sa propre existence, son origine et son fonctionnement. Notre intuition elle aussi nous pousse à mettre en question notre vie. Notre inscription dans le temps, ce que nous nommons notre volonté, notre mémoire et nos aspirations vers l'avenir posent problème en ce sens que ce sont des phenomènes auquels nous sommes contingents, auquels nous sommes liés, que nous cotoyons, en cela qu'ils constituent des aspects de notre réalité, et pourtant ni notre intuition ni notre intelligence ne parviennent a réelement appréhender cette réalité.
-- Voyons, ne serait-il pas plus juste que tu dises que l'existence te poses problème ? Rien n'est moins vrai, à mon avis, que cela soit un problème partagé de tous, comme tu le prétends. L'existence peut très bien s'écouler comme l'eau d'une source, parcourant jusqu'à rejoindre l'ocean le sillon qui pourra l'acceuillir. Nous pouvons bien vivre sans sinterroger sur le temps, justement parce qu'il ne pose problème que lorsque l'on cherche à l'interroger et à le réfléchir, alors que pour vivre, pour agir et survivre, il n'est pas besoin de reflechir a ses sujets. Je serai même tenter d'aller plus loin en affirmant qu'il n'est nul besoin de questionner l'existence et notre état d'être au monde pour vivre heureux, bien au contraire, il ne me paraît là que quelques complications insolubles et subtiles qui sont plus symptomes d'une maladie de l'intelligence plutot que quelques accées vers une prétendus vérité. Voyons, ce qui te pose problème me semble se fonder en ce que tu ne puisses pas dépasser par ton intelligence ou ton intuition les conditions de ton existence, de ta conscience et de ta volonté. Mais comment le pourrais-tu, comprendre cette ordre qui te regit et régle les modalités de ton contact au monde ? Il ne faudrait plus être toi même, il faudrait en quelque sorte que tu te dépasse selon une intelligence ou une intuition qui n'est plus tienne, mais une qui te permette de te contempler et de te comprendre ainsi que de comprendre le monde. Et en ce cas, nous voyons bien que le problème serait de nouveau déplacer et il s'agirait de comprendre comment cette intuition de ton être ai pu surgir en toi comme si tu t'étais transcandé un instant. Ce que je veux dire, c'est que lorsque tu comprendra comment fonctionne ta consience, c'est à dire la façon dont tu existes au monde, il te faudra alors comprendre comment cette consience a pu parvenir à se conscientiser elle même, car alors c'est à un développement inatendu de ton être auquel tu seras parvenu, et selon la même logique de questionnement ce sera un nouveau mystère. Où penses-tu que l'on puisse aboutir, si ce n'est à la vielliesse triste de ceux qui sont passés a coté de l'existence la plus palpitante qui soit, celle de l'action, de la relation aux autres... Et quelle ironie que d'en finir ainsi parce que l'on souhaitait percer le secret de notre existence ?
_ Arrete toi là, tu m'accables, et je n'en ai pas besoin. Et pourtant, alors même que tu cherches à me dire que mes questions sont vaines, tu m'indiques un but à la vie, une manière de réaliser mon existence, tu saurais presque où situer le bonheur et la tranquilité de l'être ! Sauf que lorsque tu avances tout ça, tu voudrais que tu n'y est pas reflechis ni que tu en ais eu l'intuition, puisque ce sont les voies que tu déconseilles. Et vois, il ne me parrait pas en exister d'autre. Sauf que toi, tu t'es borné à ta premiere intuition: toutes recherches appronfondies seraient vaines, et tu en conclus que l'existence se suffit à elle même et ne pose pas plus de problème que le quotidien et nos affaires nous en amènent. Les états d'âmes, toutes interrogations qui chercheraient à sonder le fond de la réalité ou bien même ballayer sa surface, tu dis que ce sont les effets d'un dérangement mental ? Je dis qu'il faut simplement allez plus loin que sa premiere intuition, ne serais-ce que pour y revenir ensuite, mais pour être sur de ce sur quoi elle se fonde. A mon sens, il y a des chances pour que cette limitation posée à nos possibilités de nous pénétrer nous-même jusqu'à l'intuition ou la comprehension plus claire de notre relation au monde provienne d'une tendance à la facilité. Il est certainement plus aisé de poser des bornes plus qu'accessibles à sa conscience plutot que de chercher où sont réelement les limites de nos facultés mentales et conscientes. A quoi pouvons nous parvenir ? Comment pourrais-je déjà le savoir ? Ce que je sais en revanche, c'est que qu'il y a surement moyen d'un progrés, et s'il y en a pas, je pourrai alors me rattacher à tes propos, par comodité à la vie, mais je le pourrai car j'aurai eu la démarche d'aller voir plus loin, d'avoir chercher ailleur. Toi, ce n'est pas l'absence d'autres réponses qui t'as fait conclure ainsi sur le sens que tu donnes à la vie, mais le fait que tu n'ais pas souhaité y consacrer ni ton temps, ni tes capacités.
Dans cet endroit, les discussions durent quelques heures ou quelques minutes, mais les discours sont toujours passionnés, et la plupart des gens prêtent une réelle attention à leur interlocuteur. Sous l'ambiance d'une lumière sobre, sur des rythmes blues, jazz, funk, au dessous d'un épais brouillard de fumée qui peinait à s'évacuer, des personnes qui ne se connaissaient que par l'intermédiaire de ce lieu commun conversaient en se tutoyant, en fumant et buvant, avec la modération que l'heure pouvait admettre. Les sujets, en ce genres d'endroits, sont rarement futiles, ce sont des esprits agités par les vicissitudes de la vie et les tortures intellectuelles des réflexions laborieuses qui viennent ici se consoler en débitant le trop plein d'incompréhension que leurs consciences manifestent.
N'est ce pas justement la question traitée par ces deux hommes, qui parlaient à l'instant. L'un est jeune, brun et de taille moyenne, l'autre un peu plus âgés, un peu plus rond et un peu plus petit, mais il se tient droit, bien plus que le jeune. Tous pourraient le deviner s'ils laissaient parler le fantôme d'intuition que forgent nos préjugés: le jeune est celui dont la quête est intellectuelle ou intuitive, mais orienté vers une conscience élargie, vers une compréhension plus concrète de son rapport à ses sensations, émotions, pensées, par rapport à l'essence de sa volonté. Le plus âgé, le plus rond, le plus droit est celui qui voit la vie non pas comme elle pourrait se présenter si nous cherchions à creuser sous les choses, mais comme elle se présente d'elle même: peut-être floue, vague, mais gérable dans son ensemble et en tout cas bien plus aisément si on ne la complique pas de considérations plus subtiles. Lui boit du whisky, l'autre fume cigarette sur cigarette en s'enfilant régulièrement des tequilas, saccadant ainsi son discours d'une ponctuation toute spéciale mais créant néanmoins un certain effet. D'où était partie la conversation ? Il est probable qu'eux même, arrivés là ou ils en étaient, n'en n'avaient plus la moindre idée.
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