Les conversations se déroulent selon un rythme et selon des thèmes apparemment simples pour ceux qui conversent, mais pris dans leur ensemble d'une complexité si effrayante que la construction d'une discussion peut paraître aléatoire, sans liens directes d'une parties à une autre, parties dont on a d'ailleurs souvent du mal à discerner les étapes et frontières. Lorsque des personnes discutent, elles discutent le plus souvent de ce qui vient d'être dit il y a peu, et ont une forte tendance à oublier ce qui a été prononcer auparavant, si bien que le sujet de discussion glisse d'un thème à l'autre sans que personnes ne s'en rendent réellement compte sur le moment. Nous concluons sur une chose dont nous pensions ne pas parler au départ, et nous oublions d'étayer ce que nous avions avancé. Cela présente l'avantage de permettre à la conversation de se poursuivre lorsque nous n'avons plus rien à dire sur un sujet, du fait que nous en avons tout dit et que nous ne souhaitions pas réellement approfondir des propos que nous pensions au fils des choses, pas plus que nous voudrions les confronter véritablement à ceux de notre compagnon de bavardage.
Lorsqu'il s'agit d'une conversation écrite, les règles ont une certaine tendance à changer, de fait: le discours prononcé est alors lu, et peut être relu, alors qu'une parole s'efface aussi vite que notre mémoire est incapable. Le dialogue prend alors une autre dimension, et il est difficile d'écrire, à mon sens, un dialogue comme se parle effectivement les conversations. Je ne sais pas si ce serait réellement lisible. Néanmoins, ces défauts de sens et de cohérence qui sévissent lors des discussions sont quelque part un recours préventif à quelques défauts dans un dialogue. Il est aussi à considérer que le dialogue permet de développer non pas seulement une argumentation et certain point de contradictions, mais deux argumentations qui se confrontent. Le tout prend encore une autre dimension lorsque l'on ajoute le caractère, toujours en latence dans les propos de quelqu'un – même d'un personnage – et pouvant devenir explicite à un moment de la narration. Si un discours, même écrit, est prononcé au nom de celui qui l'exprime, il parle d'une voix. Celle-ci peut laisser percevoir quelques hésitations, quelques confusions qui laisse supposer qu'en celui-là aussi parle plusieurs voix, mais pourtant elle s'affirme comme un point de vue résolue et cohérent de son auteur, et il l'affirme sous ces propres traits; c'est à dire que si jamais nous voudrions expliquer son discours par la psychologie de celui qui l'exprime, ce serait à travers la psychologie de l'auteur lui même, et non pas au travers de celle du personnage imaginé et construit par l'auteur pour exprimer un caractère propre au personnage, une psychologie qui lui est sienne. Le recours au dialogue permet d'une part d'approfondir une contradiction de points de vue plutôt que d'élaborer une thèse, et permet d'autre part de faire tenir des propos à des personnages dont l'auteur ne se revendique pas nécessairement. Ailleurs, la multiplicité d'argumentations peut être le reflet de la multiplicité des points de vue de l'auteur, il est possible que celui qui fait parler des personnages ne soit pas entièrement convaincu, ni par l'un ni par l'autre de ses personnages, ni insensibles a chacune des convictions exprimées. Le dialogue exprime ainsi bien plus que ne le peu un simple texte, une argumentation, car la complexité d'un dialogue rend ambiguë et complexe la position de l'auteur.
Mais revenons à la discussion que menaient nos deux personnages. Ont ils un nom ? Ludovic s'appelle Ludovic, et Bastien Bastien. Bastien, toujours droit sur sa chaise, un coude sur le comptoir, commande d'un geste rapide et indéchiffrable pour le non-initié un nouveau double wisky-glace -certain ont une aura pour attirer l'attention d'un serveur que d'autre n'ont pas. Il regarde Ludovic s'allumer une nouvelle cigarette après que l'autre se soit consumée pour bonne part toute seule lorsqu'il parlait, il le regarde comme s'il patientait qu'il est pu de nouveau respirer avant que lui puisse alors lui répondre.
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