-_ Et tu n'as pas vraiment tort. Je suis poussé à croire que chacun à une voie qui lui est sienne pour parvenir aux béatitudes de la vie. N'avons nous pas le droit de supposer que le bonheur n'est pas l'unique fin que nous octroie l'existence. Il faudrait ailleurs se mettre d'accord sur ce qu'est le bonheur, mais c'est une entreprise laborieuse et sophistiqué qu'il vaut mieux laisser aux siècles de l'antiquité. Ce que je veux dire, c'est que si le bonheur peut éventuellement être défini par la satisfaction continue de l'individu qui l'éprouve, le bonheur n'est pas pour autant Un et Unique. Il me parait clair que chacun trouve satisfaction en de très diverses choses. Mais ce qui donne au bonheur une réelle complexité car une véritable multiplicité, c'est que même sa forme change selon les individus. Toi, Bastien, tu ne vois pas le bonheur dans la résolution d'une quête, tu ne vois pas ton contentement suspendu à un effort ou au bout d'un sentier, mais tu considère qu'il faut saisir ses joies ici et là, qu'elles sont à portées de mains la plupart du temps, dès que l'on est enclin à apprécier un moment sans problème. "L'absence de souffrance", en quelque sorte, plus quelques habitudes érigées en jouissances régulières et à peu près concrète. D'autres pourront voir le bonheur, comme je le disais, au travers d'une quête, d'un parcours vers ce qui peut s'apparenter à une vérité personnelle, et en dehors de cette quête ils seront la plupart du temps confronté à l'ennui. Généralement, ces genres de tempéraments sont amenés à produire une oeuvre relativement artistique. C'est ailleurs ce qui est arrivé à Ludovic. Tous ne peuvent comme toi parvenir à faire de leurs vies une oeuvre d'art, mais ils ont besoin de créer ou plutôt de produire du tangible, sur lequel on puisse revenir sans souffrir les lacunes de la cécité. Mais pardonnes moi, je parle toujours de vous, et je n'en viens toujours pas a moi. Mais ne sommes nous pas tous prêt à admettre qu'il est bien plus facile de parler des autres que de soi ? Non ?

Moi, je crois que l'on pourrait me classer, si l'on peut parler de cette façon, parmi les quêteurs. Je cherche une vérité un peu à la façon de Ludovic, mais cependant je la rencontre tous les jours, ou presque, un peu à ta façon. Mais je concède que je suis en quête constante: je suis, moi aussi, à la recherche de l'être, de moi même et d'autrui. Je suis à la recherche de mes sentiments et de mes émotions, et je ne me risque pas trop à vouloir comprendre leurs natures mais je m'efforce à les vivre chaque jour pleinement, le plus vivement possible. Certes, je goutte moi aussi quotidiennement aux plaisirs variés et aisément profitables de la vie, mais je cherche de plus suprêmes plaisirs dans la découverte d'une amitié parfaite, d'une femme idéale, je cherche à me pénétrer d'amour, car je crois y apercevoir un ciel sublime. Il n'est pas sur que l'on puisse poser un terme à une telle démarche, ni qu'elle puisse pleinement aboutir, et en cela je suis certainement un quêteur. Pourtant je ne me lasse pas de vous accompagner vous et vos plaisirs anodins, si je peux m'exprimer de cette façon, ce n'est pas pour autant le principal sens que j'accorde à la vie.

 

 

 

Nous y voilà, Etienne vient de lâcher le mot. A cette heure de la nuit, la musique que l'on diffuse dans ce type de bar, en tout cas dans celui-ci, car il n'est pas certain que l'on trouverait son équivalent quelque part, passe du jazz au classique. Mozart, à partir d'une heure du matin, fait vibrer dans l'air un souffle magique – et lorsque la musique change, il est quasiment certain que les conversations changent elles aussi. Mais lorsque l'on débat sur le sens de la vie et de la bonne manière de vivre, on ne s'interrompt pas si brusquement; la musique influencera la couleur des propos, mais déviera difficilement le sujet de la discussion.

Qui est Etienne ? Etienne est père d'un jeune enfant de quelques années, et dirige une association pour sans-abri. Il a 35 ans, et vit depuis presque 10 ans avec sa petite amie – l'a-t-il déjà trompé ? - et se connaissent depuis une douzaine d'années environs. Etienne ne boit que peu, avec modération pourrait-on dire, mais se drogue de temps en temps, enfin dirons-nous plus poliment qu'il fume régulièrement de savoureuses mais illicites fleurs.

Que pense Etienne lorsqu'il dit qu'il fixe l'amour en tant que finalité à la vie, alors même qu'il affirme un peu plus tôt (un peu plus haut "?") que ce n'est peut être pas le bonheur qui est à l'horizon ? L'amour, pourquoi pas ? Mais pourquoi mettre en doute que ce soit cela le bonheur ? Prendre l'amour pour fin, cela peut être compris, mais dire que le bonheur n'est peut être pas l'unique fin que nous octroie l'existence, et proposer l'amour ensuite, est-ce admettre que l'amour est aussi souffrance ? Est-ce poser une opposition entre la tentative d'aimer et la tentative d'être heureux ? Ce que désire signifier Etienne est qu'une quête ne prétend pas réellement au bonheur à partir du moment où elle prend conscience de sa dimension possiblement infini. Le but, ou le terme, devient alors inaccessible, et la quête, si elle se dirige vers un but, ne prétend pas l'atteindre mais parcourir un chemin, et souhaite premièrement parcourir ce chemin. Etienne ne serait pas prêt, à mon humble avis, à soutenir que le terme de sa quête ne coïncide pas avec un bonheur parfait, mais en tant qu'il affirme que sa recherche n'a pas prétention d'aboutir mais simplement de se rapprocher vers un but, il n'y a pas non plus prétention au bonheur. Le sens de la vie que se donne Etienne consiste à aimer les autres non pas tant par plaisirs que dans l'espoir de progresser vers un accomplissement de l'amour, de ses possibilités d'être en tant qu'aimant.

 

publié dans : [ les restes ]
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